Marché mondial de la faim : un enfant qui meurt de faim est en fait un enfant assassiné

La campagne électorale, qui se poursuit avant le 2ème tour, c'est bien. Mais les arguments des uns et des autres, on peut aussi considérer que ça commence à bien faire, simplement parce qu'on sait depuis longtemps comment on va voter. Pas besoin, par conséquent, que guignol continue.

Au demeurant, il existe des sujets infiniment plus sérieux que les coups de bâtons que se donnent les uns et les autres sous les applaudissements ou les cris : la faim dans le monde, tous ces gosses qui crêvent de faim, tous ces morts par millions et toute cette misère dont nous avons l'entière et pleine responsabilité.


Le 25 avril dernier, Libération a publié sur ce thème un entretien magistral avec Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation. Je le reprends tel quel. Tout y est dit et parfaitement dit.

«Une reféodalisation du monde»
par Eliane PATRIARCA et Jean ZIEGLER

"Ecrivain et homme politique suisse, longtemps professeur de sociologie à l'université de Genève, Jean Ziegler est rapporteur spécial de la commission des droits de l'homme de l'ONU pour le droit à l'alimentation. Son livre l'Empire de la honte (1) a inspiré ce documentaire sur le «marché de la faim» dans lequel Jean Ziegler intervient à plusieurs reprises. (Sur ce documentaire voir aussi le papier du Monde, "Le Marché de la faim" : tir nourri contre l''agrobusiness).

Comment avez-vous travaillé avec Wagenhofer ?

Je connaissais Wagenhofer de réputation, c'est un cinéaste autrichien très connu dans les pays de langue allemande, fortement engagé contre les néofascistes, proche de l'écrivain Elfriede Jelinek. Un soir, il m'a téléphoné : «Je viens de lire votre livre, l'Empire de la honte, et je dois venir vous voir.» On a discuté longtemps. Mais je ne suis ni son conseiller ni l'auteur du script.

Comment décririez-vous son film ?

C'est un film que je trouve tout à fait extraordinaire par son refus de l'émotionnel, un film purement analytique. Sur un sujet aussi noir, Wagenhofer a refusé tout appel à la compassion. Avec quelques images d'enfants au bord de la mort, alimentés avec la nourriture thérapeutique par l'Unicef ou Médecins sans frontières, il aurait pu sans problème faire pleurer les salles. Mais c'est une émotion qui passe. Au contraire, il se place du côté de ces multinationales qui prétendent nourrir le monde et dit : «Voilà ce qu'ils font, et voilà le résultat pour nous et pour les gens affamés.» Et quand le film est terminé, votre conscience se met en mouvement, vous vous demandez : «Qu'est-ce que je pourrais faire ?» Ce pari analytique, un peu austère, est d'une redoutable efficacité.

Dans le film, vous témoignez comme expert sur la faim.

J'explique que selon le Rapport mondial sur l'alimentation 2006 de la FAO (Food and Alimentation Organisation), l'agriculture mondiale a aujourd'hui la capacité de nourrir 12 milliards d'êtres humains alors que nous sommes 6,2 milliards. Cela signifie que pour la première fois dans l'histoire du monde, la faim n'est pas une fatalité : un enfant qui meurt, faute de nourriture, est un enfant assassiné. 850 millions de personnes sont gravement sous-alimentées, dont 70 % de paysans, c'est une des absurdités de la situation.

Pourquoi la faim perdure-t-elle ?

Pour la première fois, grâce à la mondialisation, aux révolutions technologique, électronique et industrielle, nous avons vaincu la pénurie, nous sommes sortis du royaume de la nécessité pour entrer dans le royaume de l'abondance. La tragédie réside dans le fait qu'au moment même où le bonheur serait matériellement possible, nous vivons une reféodalisation du monde, avec une captation de ces immenses richesses nouvellement créées par une oligarchie transcontinentale détentrice du capital financier.

Il n'y a donc pas de pénurie alimentaire ?

Non. La cause de la faim, c'est une répartition aberrante des richesses, c'est la politique de libéralisation des échanges de l'OMC, la politique de dumping agricole de l'Union européenne. Dans le documentaire, l'exemple du Brésil est frappant. Sur 181 millions de Brésiliens, 44 sont gravement et en permanence sous-alimentés, alors que c'est un pays agricole. Le président Lula veut combattre la faim, par la réforme agraire notamment, mais pour cela il faudrait qu'il ait de l'argent ! Or, le Brésil est le deuxième pays le plus endetté du monde. Et qu'est-ce qui peut rapporter des devises permettant de rembourser les intérêts de la dette aux banques des pays du Nord ? La culture du soja, pour laquelle on détruit la forêt amazonienne : 16 000 hectares en 2006. Et c'est ce soja qui va nourrir les poulets européens élevés en batterie. Dernier segment de cette chaîne absurde : les parties nobles (cuisses, ailes) de ces poulets vont dans les supermarchés des pays européens, le reste des carcasses est exporté en Afrique et vendu sur les marchés à des prix de dumping, ce qui détruit la production locale. Grâce aux subventions et aides à l'exportation attribuées par leur gouvernement aux paysans des pays du Nord, sur n'importe quel marché africain, on peut acheter des légumes ou des fruits italiens, français portugais ou espagnols aux deux tiers ou à la moitié du prix de produits autochtones ! Le paysan africain peut bien travailler avec sa femme quinze heures par jour, il n'a pas la moindre chance de conquérir un minimum vital suffisant pour sa famille. Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque exclusivement agricoles, et on s'étonne que des milliers de jeunes Africains risquent leur vie dans l'Atlantique pour débarquer en Sicile ou aux Canaries. Ce sont des réfugiés de la faim.

Vous êtes rapporteur à l'ONU, vous combattez la faim dans le monde depuis des années. Quelle efficacité peut avoir un documentaire ?

Sartre a toujours dit «connaître l'ennemi, combattre l'ennemi». Connaître l'ennemi, le film y contribue puissamment. Ensuite, combattre l'ennemi, c'est le mystère de la liberté libérée dans l'homme. Le film appelle à l'insurrection des consciences."

(1) Ed. Fayard 2005, 323 pp., 20 euros.

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A lire aussi : ce papier du Monde Diplomatique de juillet 2001, écrit par Agnès Sinaï, et intitulé "Enquête sur une stratégie de communication : Comment Monsanto vend les OGM".


Tant-Bourrin   Le 2007-04-29 12:03:19
Oui, tout est dit, hélas.
antenor   Le 2007-05-02 12:03:49
non, tout n'est pas dit. pour avoir vécu dans un pays d'afrique, et dans un autre pays (très) pauvre, la situation est très complexe. ramener le débat à la puissance de l'argent est réducteur. c'est un vaste problème avec de multiples facettes impossible à décrire dans un simple commentaire.
GW   Le 2007-05-06 21:13:20
Tant-Bourrin et Anténor, qui sur ce coup me surprend car il est loin du style de son blog, ont tous deux raison. Je dirai suelement que si le monde entier devait atteindre notre degré d'industrialisation et de confort alimentaire/production les ressources de la planète seraient épuisées en 6 mois. Reste les solutions intermédiaires de développemement, qui ne sont envisageables pour des raisons que je n'ai besoin d'expliciter ici que dans le cadre ou plutôt sous la coupe d'une autorité mondiale toute puissante indépendante donc de tout intérêt national de quelque ordre. Cela relève de l'utopie. De là à s'en tenir là en disant on ne peut rien faire... de là à precher dans le désert ou passer toute sa vie à faire des efforts pour n'apporter à la fin... qu'une goutte d'eau pour irriguer tout le sahel, je ne sais où se trouve la solution. Beaucoup d'intérêts en jeu, et David contre Goliath, j'y crois moyen...
manou   Le 2007-05-06 23:24:30
Pour que l'Afrique puisse vendre correctement ses produits, que l'Europe et les Etats-Unis cessent de porter leur agriculture respectives à coup de subventions. Voilà qui règlerait une petite partie du problème.
esposito luna   Le 2007-10-17 10:55:19
pour tout les enfants qui meur de faim je les plein. Moi je n'ai que 10ans et je force a manger pour pesser a eu .Ses enfat qui meur de faim aurevoir et abientot

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