Enfants des rues : une autre façon de moins les voir


Cette photo trouvée sur le net par creativecriminal.blogspot est ahurissante :  vie d'un enfant des rues deux fois volée, par la misère et par un bout de journal qui lui donne un visage de substitution. Sous l'image du poupon, bien soigné et en train de dormir, un môme virtuel, sans identité, dont on peut imaginer qu'il a sniffé de la colle pour oublier, calmer les douleurs de la faim...

La composition est terrifiante en elle-même. Elle l'est aussi par ce qu'elle révèle du rôle de la presse et du brouhaha dans lequel on baigne : informations aussitôt emportées par le vent, usées, qui finissent à la décharge, et qui créent une autre réalité que la réalité.

On a beau jeu de s'étonner du goût des romains pour le cirque ou de certaines obsessions d'autres cultures que la nôtre. Le monde, nous, nous le regardons à travers un trou de serrure : focalisation et gros plans sur les accidents d'avions, de trains, sur Ben Laden, sur les cris haut et fort de tels ou tels pantins ou bateleurs à la télé et dans les journaux... et le reste, tout le reste, est en zone d'ombre, n'existe pas. Ou si peu.

Aujourd'hui, sur la première page de Yahoo.fr, dans la rubrique "Actualités", une sélection des sept informations essentielles du jour. La 6ème, cruciale, est celle-ci:

Jude Law de nouveau avec Sienna Miller ?
Par public.fr : le site pipole incontournable (sic!)
Et c'est reparti pour un tour ?
Extrêmement complexe de s'y retrouver dans le labyrinthe des aventures amoureuses de Jude Law ou de Sienna Miller ! Après avoir été ces derniers temps en permanence avec son ex femme, Sadie Forst, Jude serait une nouvelle fois tombé dans les filets de son ex fiancée Sienna. La jolie comédienne a d´ailleurs rompu avec l´acteur Hayden Christensen... S'agira-t-il d'un nouvel épisode sans suite ?

Pour ma part, rien à battre de Senna Machin de l'Idaho ou du Wisconsin et de savoir s'il couche ou non avec Barbara Trucchose  du Texas !

Tant d'inconsistance au top de l'actu, c'est à se demander dans quel monde on est  : ce n'est plus la presse qui fait l'opinion, c'est l'opinion qui fait la presse et les grands portails internet, c'est elle qui en est le rédacteur en chef et le directeur du marketing.

Information de lobotomisés pour lobotomisés.

Et voile sur ce qui dérange, notamment ces ribambelles de petits bouts d'hommes jetés sur les trottoirs de grandes villes.

Un jour j'ai demandé à une colombienne qui venait en France pour la première fois ce qui l'avait le plus étonnée : "Ici, m'a-t-elle dit, les chiens ont des manteaux" ! Effectivement ! Ils ont même des aliments vitaminés. C'est bon pour leur santé.

Marc   Le 2006-04-27 08:09:23
Eh Yves ! Tu nous fais une crise ?
Yves   Le 2006-04-27 08:46:08
Pas du tout. Je continue de regarder le monde de l'info, et comment certains faits émergent et occupent le devant le la scène, portés qu'ils sont par une demande turpide : voyeurisme, préoccupations de l'ego (santé, beauté, jeunesse, salaire à vie...).
En fait ce papier est une réaction indirecte à un post d'Amina Talhimet sur son blog. Comme beaucoup de personnes du monde arabe, elle dit son dégoût et sa détresse devant les attentats du Caire et la barbarie. Je ne sais pas pourquoi, en lisant ce qu'elle a écrit, j'en suis venu à me dire que 30-40 morts, c'est finalement peu de choses par rapport à ces milliers d'enfants qui crêvent tous les jours, lentement, sans bruit. Et que Ben Laden n'existe que par la complaisance des médias à lui tendre le micro. Ses principaux complices sont objectivement les journalistes et les supports de presse.
Eux, ils ont besoin de sang, comme chez les romains, pour captiver les spectateurs. Besoin de faire peur dans les chaumières, peur de l'arabe, peur de l'autre. Pendant ce temps-là, le pékin moyen ne pense pas ou alors "pense" dans un cadre bien balisé : Ben Laden ou cette actrice contre laquelle je n'ai rien mais qui doit avoir autant de consistance qu'un paquet de lessive, et autres conneries débitées à flux continu.
Cette mécanique de l'info est démente. Pendant qu'on nous agite des torchons devant les yeux, il y a des vraies vies qui s'effacent et pour lesquelles on ne fait rien. On marche à côté de nos pompes.
Fubiz   Le 2006-04-29 00:11:42
Impressionnant !
leblase   Le 2006-05-01 13:52:58
La dimension dans laquelle évoluent des centaines de milliers d'enfants des rues dans le monde est si loin de la notre qu'ils pourraient être carrément sur une autre planète.
Ils sont nos victimes, et je ne dis pas ça pour nous culpabiliser: c'est juste l'exacte situation.
Ils sont victimes de nos désirs, de nos avidités, cupidités jamais satisfaites.
Aussi, je ne connais pas Marc et ne tiens nullement à polémiquer avec lui, mais si Yves nous fait une crise, eh bien, c'est une crise indispensable.
yaelz   Le 2006-05-04 23:51:21
Note extraordinaire, Yves.
ayoub   Le 2006-05-05 11:26:28
Yves..
ce qui est désolant est le passage imperturbable, les regards vides, portés vers des pensées avides, au lieu d'avoir, ne serait ce, qu'un sentiment de compassion.
La dernière fois que je suis rentré au Maroc, j'ai vu des gens, des femmes, des enfants, de plus en plus, passant la nuit dehors... et d'autres passaient à côté, ou les regardaient simplement se faire massacrer par des GUS, des policiers qui sont sensés "nettoyer" la rue..
C'est désolant..

Et dire que j'entends partout le mot "Progrès"!

Ayoub
yves   Le 2006-05-05 11:41:16
Salut Ayoub
Ne pas désespérer pour autant du Maroc. L'objectivité oblige à reconnaître que plein de choses ont été faites, par les pouvoirs publics, par des associations souvent exemplaires comme Bayti, par des gens riches et généreux. Le pb est cette vague démographique permanente qui compromet chaque jour le travail accompli. On ferme des bidonvilles, on construit à la place, et de nouveaux flux arrivent du bled qui installent d'autres bidonvilles. Les chinois ont laminé récemment l'industrie textile locale...
Ne pas baisser les bras. Ne pas sombrer dans le pessimisme. Et de toute façon, agir chacun de son côté à la mesure de ses moyens. C'est vrai que cette misère des enfants soulève le coeur et qu'on est désemparé devant certains spectacles.
amina   Le 2006-05-11 15:47:35

Salut Yves

La Misère du monde a de multiples facettes. Les sans voix, oui, heureusement qu'il existe encore des gens pour en parler. Hier , mercredi 10 mai, encore j'apprenais que de 2003 à 2006 les télévisions américains avaient consacré 10 minutes à la crise du Darfour. DIX minutes!
Mais en ces temps de régression politique, comment ne pas faire de cette multitude de tentatives de crimes de masse l'événement?...La question ne se pose même plus pour moi.Car je considère qu'il s'agit d'une question de vie et de mort...aussi.
A bientôt
Yves   Le 2006-05-11 16:12:53
Merci de ta venue ici Amina! On est bien face à un absolu scandale : 10 minutes sur le Darfour !

PS Pour ceux qui ne connaissent pas (encore), une suggestion : faire un saut sur le site d'Amina Talhimet (lien en haut de son commentaire, sur son prénom)
marina   Le 2006-05-12 22:50:45
C'est bien vrai Yves et le pire pour les associations locales qui mettent tout ce qu'elles peuvent en oeuvre pour aider ces enfants des rues ou ces familles sans toit, c'est que la situation empire partout.
C'est nous l'exception et comme tu dis on voudrait nous faire avaler du pipeul pour nous enfermer dans un discours sirupeux de consensus mou afin que rien ne change.

Concernant la presse que je considérais comme le plus beau des métiers à 18 ans et bien oui aujourd'hui elle a bien perdu de son aura. Ses sources sont douteuses et le résultat est sensationnel.
Pour ne pas aller se coucher en pleurant, car il nous faut vivre longtemps encore et donner toute notre ardeur à nos combats ;)), va voir reporters d'espoirs. Eux ils privilégient les forêts qui repoussent aux incendies, ils priment les documentaires TV ou articles qui sont porteurs d'espoir ou de solutions à venir, qui discernent les problèmes à contre-courant ou des démarches de progrès.

Ils ont donc créé un prix, un magazine trimestriel et travaillent à une base d'infos (sujets, reportages) pour les journalistes

http://reportersdespoirs.org
Yves   Le 2006-05-14 08:33:36
Marina,
Merci pour le lien... et pour ton commentaire.
Byalpel   Le 2006-05-15 16:58:12
"La misère humaine n'est pas de dimension humaine". Alors imagine la connerie humaine...

Le truc que je me dis parfois quand même, c'est que y'en a tellement des choses dures, horribles, affolantes dans le monde qu'on passerait son temps à se lamenter et/ou à aider les autres.

Et puis juste après je me dis que vaut mieux agir qu'y réflechir, alors j'agis, en toute discrétion, et à mon échelle.
yves   Le 2006-05-15 17:22:33
Pas question bien sûr de porter toute la misère du monde ou d'avoir les yeux rivés en permanence sur elle. Personne ne le supporterait. On a droit aussi à notre propre part de joies et de bonheurs.

La bonne attitude est la tienne : agir là où on est, à la mesure de nos moyens. Point final. Faire sienne cette phrase hindoue reprise pour le titre d'un livre du Père Ceyrac : "un jour passé sans donner est un jour perdu".

Dans le cas des enfants, j'ai observé que beaucoup de gens voudraient donner du bénévolat (ce qui part d'un très bon sentiment), alors que c'est de compétences (médecine, psycho...) ou de fric dont les organisations en charge de l'aide à l'enfance ont besoin. J'ai pu observer aussi que si altruistes ou humaines soient-elles, la plupart du temps, les bonnes intentions s'arrêtent en chemin avant l'expédition d'un chèque bien concret.
Indilou   Le 2006-06-16 14:00:29
Très belle note.
La photo est effectivement ahurissante et très efficace.

Toute cette réflexion me fait penser au débat qui existe sur le fait de continuer à "faire" des enfants quand tant d'autres existent déjà et vivent dans des situations dramatiques à travers le monde.
C'est notre dilemme d'occidentaux de culpabiliser sur le sort du monde quand nous-mêmes n'avons plus les soucis liés à la survie "de base" (se nourrir, avoir un toit). Mais c'est un dilemme bien moins grave que celui de la survie en question qui concernent des milliards d'êtres humains !

Difficile d'être heureux et de continuer à jouir de la vie facile qu'est la notre quand on a conscience de l'état du monde. Et l'envoi d'un chèque, quand il part vraiment, n'est qu'un moyen de se culpabiliser de notre situation "avantageuse" (qui n'exclue pourtant pas la pauvreté, la dépression, l'exclusion ...).
Indilou   Le 2006-06-17 10:49:58
Beau lapsus ci-dessus puisque je voulais dire "se dé-culpabiliser" bien sûr !
Yves   Le 2006-06-17 12:31:35
Bonjour Indilou, j'avais compris ;-) J'étais en train de réfléchir. Je n'arrive pas à trancher (depuis des années d'ailleurs) quant au choix adoption ou "faire". Un peu l'impression que pour pouvoir adopter vraiment, il faut (si on le peut) avoir d'abord un enfant soi-même, et faire tout un apprentissage. Mais c'est une impression que je ne peux argumenter.
Indilou   Le 2006-06-19 13:42:45
Je pense qu'en fait c'est un faux débat.
Le désir d'avoir un enfant biologique est totalement légitime et ce n'est pas parcequ'on est occidental, "riche", éduqué et en bonne santé, qu'on devrait culpabiliser de le ressentir, ce désir.

Adopter, c'est une démarche magnifique, altruiste, généreuse, mais c'est aussi un lourd combat, c'est aussi un enfant qu'on retire à son pays d'origine (certes pour lui donner "toutes ces chances" dans un pays plus riche, mais quand même) et c'est aussi une histoire de vie inconnue qu'on s'apprête à affronter plus tard. Cet enfant, quel âge a-t-il et en fonction, qu'a-t-il connu avant ? a-t-il toujours des parents ? Comment va-t-il gérer son abandon + le départ forcé de son pays d'origine + ses nouveaux parents + son pays d'adoption ?

J'ai vu beaucoup de reportages sur l'adoption (car je m'y suis interessée de près) et il s'avère que TOUTES les histoires d'adoption ne sont pas de belles histoires! Certaines sont magnifiques mais d'autres se révèlent dramatiques. Pourtant, le fantasme occidental nous poursuit: adopter un enfant serait le seul moyen totalement légitime d'en avoir (= sans égoïsme, ce qui est faux).

Alors je pense aujourd'hui que chacun a droit à son cheminement, sa réflexion qui le mènent à l'enfant qu'il désire (biologique ou pas) et qu'il n'y a pas qu'une seule solution pour tout le monde.
kb   Le 2006-06-23 18:45:50
bonjour,
Force est de constater par le nombre d’écrits accordés au sujet à quel point l’enfant occupe le centre des questions posées à la société.
Paradoxalement, alors qu’en quelques générations à peine il est devenu objet de débat, enjeu des problèmes sentimentaux et cœur de cible publicitaire, sa définition est de plus en plus confuse passant, en fonction du « besoin » adulte (pas toujours synonyme de maturité), insensiblement de l’ enfant roi à l’enfant objet et de l’enfant client à l’enfant marchandise quant ce n’est tout simplement pas (beaucoup plus dans le tiers monde) l’enfant soldat, l’enfant-ouvrier ou encore l’enfant cobaye...
Quant au choix de l’adoption ou de l’enfant biologique, il ne doit altérer en rien la perception de l’altérité de son être. Khalil Gibran à vu très juste en disant ceci :
« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont fils et filles du désir de vie en lui même »
Comprenant cela on serait plus enclin à dire « la fille ou le fils dont je suis le père » et non « ma fille » ou « mon fils » afin d’éviter systématiquement la réduction de leur être à une « chose » nous appartenant. Cela bien entendu ne nous empêchera pas de les aimer mais au contraire nous les fera aimer plus fort car prenant sainement conscience de cette altérité.

cordialement


Martine   Le 2006-07-09 13:24:06
jolie composition mais ..... pas très raccord , ni esthétique le petit bras en dessous .. on aurait dû le cacher un peu plus .... :-(
alvysinger   Le 2006-08-29 23:55:21
Studium et punctum comme dirait Barthes. Studium : Je regarde l'image. Je vois le visage du nourrisson,le corps qui dépasse, la bouteille de liquide non identifié. Mon regard se détourne. Mon cerveau s'emballe. Empathie plus que sympathie. Ali Zaoua, les enfants de rue croisés dans les rues de Casablanca, les enfants soldats du Liberia ("Allah n'est pas obligé" de Ahmadou Kourouma)... Si ça avait été moi? Je reviens vers la photo et je vois que la pub est en idéogrammes. Mandarin? Probablement. Et puis... le noir. Je ne vois plus dans la photo qu'une propagande. Contre-effets de la croissance économique chinoise. Les riches entreprises capitalistes occidentales qui s'enrichissent sur le dos des enfants chinois.
J'aurais aimé une photo d'un enfant qui me regarde droit dans les yeux. Pas un montage pseudo artistique. Un enfant qui me regarde droit dans les yeux et qui me rappelle, qu'alors que je suis entrain de m'empiffrer tout en râlant au sujet du prix de l'essence qui ne cesse d'augmenter, sa souffrance, sa douleur; qui me rappelle que je ne fais rien pour l'aider, que je ne ferai, en dehors de quelques pièces jetés à la va-vite, rien pour lui. Tout ce qui fallait pour que mon cerveau ne s'emballe pas dans cette paranoïa, c'était un regard et cette photo ne me le donne.
That's all folks
jess   Le 2006-09-11 16:12:36
en se momen en fransai je travaille sur cette photo

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