Filles des rues et enfants des rues à Casa
Les enfants des rues comptent de plus en plus de filles. A huit ans ou à quinze ans, elles vendent elles aussi des kleenex et des chewing gums aux feux rouges, quand elles ne se prostituent pas pour une bouchée de pain. Reportage de Marie Maria Daïf dans le journal marocain Tel Quel sur ces enfants ou adolescentes et sur le remarquable travail qu'accomplit l'association Bayti.
Gare Oulad Ziane. Nul autre endroit à Casablanca ne permet autant de mesurer l’ampleur de l’exode rural vers la grande ville. Tous les jours et à toute heure, l’esplanade où sont garés des dizaines de bus grouille. Des hommes et des femmes, fuyant les villes et les villages devenus pour eux sans ressources, viennent à la conquête de l’eldorado casablancais. Les attendant sur place, des commerces en tous genres, des ferrachas, des "vendeurs de tout" ambulants, des cireurs de chaussures, des chauffeurs de taxi…
C’est là que Bayti, association pour la protection des enfants en difficulté, a choisi d’ouvrir un bureau d’écoute il y a déjà trois ans. Un petit local que la mouqatâa, sise à l’intérieur même de la gare, a bien voulu prêter. Affectés sur place, Rachid Ajidar et Hajiba Cherqaoui sont là quotidiennement. Tous les matins, Rachid, avant de rejoindre son bureau, fait la tournée des lieux, inspecte les coins et recoins de la gare et demande aux chauffeurs des bus, aux serveurs dans les cafés "s’il n’y a pas du nouveau" : "La gare d'Oulad Ziane est un point de repère très important pour nous. C’est ici que débarquent pour la première fois les enfants qui viennent du rural, que leurs parents envoient travailler, ou qui fuient la misère des campagnes. Dès qu’ils sont en difficulté, c’est ici qu’ils reviennent, espérant trouver quelqu’un qui les aide à rentrer chez eux", explique Rachid. Des enfants fuyant des employeurs violents, Rachid et Hajiba en reçoivent régulièrement. Comme ils en reçoivent d’autres, définitivement happés par la rue : "Il y a toute sorte de réseaux qui opèrent ici à Oulad Zyane. Des réseaux de mendicité organisée ou de prostitution qui recrutent des enfants à partir de 10 ans. En venant ici, un gamin sait qu’il y aura toujours quelqu’un pour lui proposer un moyen d’avoir 5 ou 10 DH pour acheter un bout de pain ou pour sniffer", et en trois ans d’exercice à la gare, Hajiba et Rachid sont unanimes : parmi les enfants qu’ils reçoivent, le nombre de filles ne cesse d’augmenter. De 8 à 18 ans, elles ont presque toutes le même profil. Celui de bonnes "vendues" par des parents à des employeurs aisés, contre 300 à 400 DH par mois. Des filles ne sachant souvent ni lire ni écrire, esclaves pendant un mois ou un an dans une famille qui les maltraite, et qui finissent par fuir : "les plus chanceuses sont dirigées vers notre bureau". Mais il n’y a pas que les petites bonnes, précise Hajiba : "beaucoup de filles quittent le domicile parental, parce qu’un père ou un beau-père est violent, parce qu’une mère est alcoolique ou prostituée, ou parce que simplement, la misère des parents fait que de plus en plus, les filles, comme les garçons, sont livrées à elles-même et que très tôt, elles doivent aussi ramener de l’argent à la maison. Ce sont toutes ces filles que vous voyez dans les rues de Casablanca, vendre des chewing-gums, des fleurs, des kleenex, cela quand elles ne mendient pas".
Omar Saâdoun, connaît bien le problème. Depuis dix ans, il travaille à Bayti. Aujourd’hui, il est responsable des programmes rues, et les filles en situation difficile, c’est devenu l’une de ses préoccupations majeures : "une fille qui se retrouve à la rue sans ressources risque à tout moment d’être victime d’abus sexuels, par un vendeur ambulant, un chauffeur de bus ou de taxi. Elle suivra le premier qui lui proposera un endroit où dormir et de la nourriture". Quand elles ne sont pas abusées, beaucoup sont initiées à la prostitution par des filles plus âgées. A Bayti, on ne peut être plus clair : "ces filles, c’est pour nous une urgence. Ce sont toutes des mères célibataires potentielles, donc, d’autres enfants qui vont grandir dans la rue"…
Rachid Ajidar feuillette ses dossiers : 20% des enfants en situation difficile qui arrivent dans son bureau sont des filles. Celle-ci a 15 ans et vient de Khénifra. Elle était battue par ses parents. Celle-là a 12 ans et vient de Sidi Slimane. Elle a suivi une cousine plus âgée qui lui promettait un monde meilleur à Casablanca. La cousine est maintenant prostituée, elle, a mendié pendant quelques jours à Oulad Zyane et, prise en charge par Bayti, a fini par rentrer au bercail. Quant à Houda, elle est arrivée enceinte, a accouché et refuse de laisser son enfant dans un orphelinat. Elle mendie avec depuis quelques mois et passe ses nuits dans un cimetière, assise dans un café de la gare, ou chez " un client ", qui accepte de l’héberger en échange de rapports sexuels.
À la recherche de Fatéma-Zohra
Port de Casablanca. Omar Saâdoun est un habitué des lieux. Des enfants, mouchoirs imbibés de colle contre le nez, viennent vers lui. Il achète à celui-ci du lait et du pain, propose à l’autre d’aller à l’un des centres de Bayti : "Ceux-là, explique Omar, ce sont les accros à la rue. Ils ne veulent aller ni dans des foyers ni chez leurs parents. La rue les a définitivement happés. De temps en temps, ils viennent vers nous, quand ils ont faim ou froid". Au port, ils travaillent, portent des cageots de poisson, contre quelques dirhams pour sniffer… Fatéma-Zohra est là, entourée de trois grands gaillards. Le port, c’est son lieu de travail (elle nettoie des sardines), sa maison, comme celle de sa petite sœur. Elle a 17 ans et fait partie des "total-rue", terme utilisé à l’association Bayti pour désigner les enfants sans domicile fixe. Elle dort dans des barques ou au coin d’un bâtiment depuis plusieurs années déjà : "Le père qui ne travaillait pas, ne pouvait plus payer de loyer. Toute la famille s’est retrouvée à la rue. La mère a disparu dans la nature et les filles ont été livrées à elles-mêmes", raconte Omar. Fatéma-Zohra a dû s’adapter à sa nouvelle vie… : "elles sont rares à être comme elles. C’est-à-dire à fréquenter les bandes de garçons, à vivre comme eux, à faire les mêmes petits métiers qu’eux pour gagner leur vie". Fatéma-Zohra se laisse à peine approcher. Cheveux colorés en queue de cheval, jean et t-shirt, elle a l’allure et la démarche d’un garçon. Sa vie, même pour l’éducateur de Bayti, reste un mystère. Est-ce qu’elle s’est prostituée ? Est-ce qu’elle a été abusée ? Est-ce qu’elle l’est encore par les garçons qu’elle fréquente ? Elle ne le dira peut-être jamais. Aujourd’hui, elle est pressée. Elle a du travail qui l’attend : "les filles se confient beaucoup moins que les garçons. Ce que l’on sait de Fatéma-Zohra, c’est qu’elle fait partie des rares filles total-rue, dont beaucoup, comme les garçons, se shootent à coup de colle et de qarqoubi". Omar se souvient encore de cette fille chef de bande, que tous les garçons craignaient : "elle fait partie des premières qu’on a rencontrées et qui nous ont fait prendre conscience du phénomène des filles des rues". C’était en 1997 et à l’époque, on pensait encore, qu’être un enfant des rues, c’était le propre des garçons…
Un phénomène en recrudescence
Depuis, les choses en changé. Amina El Malih, chargée des programmes à Bayti se souvient des premiers cas de filles en difficulté qu’elle a eu à traiter : trois petites bonnes, trois mères célibataires et une petite fille souffrant d’un retard mental. C’était il y a sept ans. En 2004, 363 cas de filles des rues ont été traités par Bayti sur 496 garçons… Presque le même nombre : "Mais attention. De manière générale, filles et garçons des rues n’ont pas le même mode de vie. Les filles vivent de la rue plus qu’elle n’y vivent. La plupart, la nuit tombée, rentrent chez leurs parents, ou dans des chambres louées à plusieurs. Quand elles n’ont pas où aller, elles cherchent des endroits sûrs : des cafés qui ouvrent 24h/24, des endroits fréquentés comme la gare Oulad Zyane, alors que les garçons peuvent squatter n’importe où", précise Amina El Malih. Comme les garçons pourtant, elles craignent la même chose : les rafles de police. Celles qui se prostituent ont appris à acheter leur tranquillité à coups de 20 ou 50 dirhams donnés aux policiers. Les plus démunies sont emmenées au poste, puis au tribunal, sont jugées pour vagabondage (un délit au Maroc) et mises dans des centres de détention pour enfants quand elles sont mineures. Les petits bonnes fuyant des employeurs violents ou abusées sexuellement font partie de ce triste lot."Il faut néanmoins tempérer, souligne Omar Saâdoun. Depuis deux ans, la police de manière générale collabore avec nous et des enfants raflés sont amenés ici à Bayti. Dont beaucoup de filles, puisque la police a pris conscience que dans la rue, elles sont beaucoup plus en danger que les garçons"…
Centre-ville, fin de la journée. Deux adolescentes arpentent l’une des grandes artères de Casablanca, proposant aux automobilistes des kleenex et des chewing gums. Elles ont 13 et 15 ans. Voyant Omar s’approcher, elles prennent la fuite : "T’es un flic ?". Omar les rassure et la plus jeune s’arrête : "Bien-sûr que je vais à l’école, mais aujourd’hui, l’instit est malade. Je te le jure…Je vends des chewing-gums pour aider ma famille. L’argent que je gagne, il n’est pas pour moi. C’est pareil pour ma copine…". Omar commente : "ça commence souvent ainsi. Sauf que souvent, c’est le début de la descente aux enfers. Drogue, exploitation sexuelle, IST. Difficile alors de les en sortir…". La nuit tombe et les filles sont au même feu rouge. Il est 20h et elles sont quatre maintenant…
Bayti : Un modèle reconnu internationalement
Le travail de Bayti, association créée et présidée par le docteur Najat M’jid n’est plus à démontrer. Référence en matière de protection des enfants en situation difficile, la réputation de l’association a dépassé les frontières (des éducateurs viennent de pays européens se former à Bayti) et a donné naissance à des projets similaires dans d’autres villes du royaume. Enfants des rues, enfants au travail, enfants victimes de sévices et exploités sexuellement, enfants abandonnés, sont pris en charge par les éducateurs, psychologues, assistantes sociales de l’association. Le but, leur réinsertion sociale : "un enfant, fille ou garçon, qui rejoint l’un de nos foyers ou le domicile parental, c’est déjà un pari gagné puisqu’il est arraché à la rue et c’est le plus difficile", note Amina El Malih. Formation professionnelle, alphabétisation, soutien scolaire sont alors nécessaires pour une réinsertion réussie : "C’est ce que nous faisons depuis plusieurs années déjà, avec les enfants que nous prenons en charge. Quant aux autres…". Amina soupire. Combien sont-ils ? Impossible d’avoir des chiffres fiables ni même approximatifs. Le recensement ? Il n’inclut pas les enfants des rues "puisqu’ils sont sans domicile fixe". Aucune étude nationale n’existe sur la question et d’ailleurs, cela ne semble préoccuper aucun ministère. Comment alors mesurer l’ampleur du phénomène ? Il suffit juste, dans les rues de Casablanca, ou ailleurs, de regarder autour de soi, de jour, comme de nuit…
Je ne suis jamais allée dans le pays.
En revanche, j'ai passé plus d'un mois à Salvador de Bahia, et c'est le même phénomène.
les enfants des rues sont présents en journée, sollicitant tous les passants aux fins de se nourrir ou se droguer.
le soir, il vaut mieux ne pas trop traîner.
Il faut saluer toutes les personnes qui, ici ou ailleurs, oeuvrent pour les exclus. J'éprouve une infinie admiration pour ces gens dévoués et tenaces, viscéraux, qui aident et informent. Du mieux qu'ils peuvent.
Ce problème des enfants des rues va en empirant partout, y compris dans les pays développés.
C'est effectivement la misère qui est responsable des conditions de vie atroces de ces enfants et de la détresse des parents.
On ne remerciera jamais assez les équipes de Bayti et de beaucoup d'autres associations au Maroc, et dans d'autres pays, qui font un fantastique travail.
Je trouve que les journalistes marocains font vraiment du bon travail en attirant régulièrement l'attention du public sur ce problème. En parler, ne rien cacher, est le meilleur moyen que les choses aient une chance de bouger. On ne peut pas rester indifférent devant le sort de ces enfants camés, tabassés, parfois violés. Ce n'est pas possible.
Le numéro de téléphone de l'association est au bas de leur site ( www.bayti.net ).
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